Témoignage
« Trente ans qu'on attendait ça. »
Sylvie, 58 ans, partenaire de Bernard.
Bernard ronfle depuis qu'on s'est rencontrés. Il avait vingt-six ans, j'en avais vingt-quatre. Au début, on en riait. Au bout de trois ans, j'ai commencé à dormir avec des bouchons. Au bout de dix ans, je suis allée dans la chambre d'amis « juste cette nuit ». Au bout de vingt ans, c'était devenu notre normalité. On ne s'aimait pas moins. On dormait juste à côté.
Je ne sais plus en quelle année on a arrêté d'en parler. Je crois qu'on s'était dit, sans le formuler, que c'était comme ça. Que certaines choses, dans un couple, finissent par devenir le décor.
J'ai essayé pour lui. Je l'ai tapoté la nuit. Je lui ai mis des oreillers en plus. Je lui ai parlé d'oto-rhino, de polysomnographie, de spray. Il a essayé deux ou trois trucs sans conviction. Aucun n'a tenu plus d'une semaine. Et moi, j'ai fini par accepter que rien ne tiendrait.
« On ne s'aimait pas moins. On dormait juste à côté. »
Notre fille m'a parlé de RON-PICHE en novembre dernier. Elle avait vu une vidéo qui expliquait que la cause du ronflement, ce n'est ni le nez ni la mâchoire — c'est la langue qui retombe en arrière pendant le sommeil. Tout devenait clair d'un coup. Pourquoi les sprays ne marchaient pas. Pourquoi les oreillers ne marchaient pas. Pourquoi rien n'avait jamais marché.
J'ai commandé. Je n'ai rien dit à Bernard. Le paquet est arrivé un mardi. Le mardi soir, je l'ai posé sur la table de chevet et je lui ai dit : « Tu essaies trente jours. Si ça ne marche pas, je le renvoie, c'est garanti. »
Il a essayé. Trois nuits d'adaptation, un peu de salive le matin, c'est tout. La quatrième nuit, j'ai dormi dans le lit. Sans bouchons. Je me suis réveillée à six heures du matin et j'ai pleuré. Pas pour le silence. Pour les trente ans.
« Pas pour le silence. Pour les trente ans. »
Je n'écris pas pour vendre quelque chose. J'écris parce que si vous lisez ça, vous savez exactement de quoi je parle. Vous avez vos bouchons sur la table de chevet. Vous avez votre chambre d'amis. Vous avez votre fatigue. Et vous vous êtes peut-être fait à l'idée que c'est la vie. Ce n'est pas la vie.
Récit inspiré du verbatim de Sylvie, reformulé éditorialement avec son accord. Les résultats peuvent varier d'une personne à l'autre.